La Vallée de Wahrt

Publié le par Robin Maillard

 

Bonjour à toutes et à tous !

 

Aujourd'hui, je voulais mettre en lien le second numéro du Battle'S Beer Mag, mais malheureusement, ce dernier ne fonctionne plus.

C'est pourquoi je reviendrai sur ce que j'ai dit précédemment dans mon tout premier post. Je vais vous mettre ci-dessous, en intégralité, la nouvelle intitulée La Vallée de Wahrt.

 

Bonne lecture !

 

R.M.

 

La Vallée de Wahrt

 

             L’ombre s’étendait sur la vallée de Wahrt. Protégée par d’épaisses et redoutables montagnes, nul n’osait y pénétrer. En vérité, il faudrait plutôt dire que le monde extérieur était protégé par ces épaisses et redoutables montagnes.

             Car une folie sans nom y régnait, pénétrante, insidieuse, contrôlant tous les esprits, qu’ils fussent végétaux, animaux, humains… Les arbres étaient contorsionnés, comme s’ils ne savaient comment pousser. Leurs feuilles sortaient du tronc, laissant des branches squelettiques. Les fruits poussaient vers le haut.

             L’eau stagnait, pourrissait. La vallée de Wahrt était pourtant escarpée, pentue, abrupte à certains endroits. Et la rivière qui était censée couler en son centre ne bougeait pas, comme si la pesanteur ne l’intéressait pas, comme si, lassée de s’être dirigée pendant tant de siècles vers l’aval, elle avait décidé de ne plus avancer, de se reposer, de dormir.

             Le ciel était toujours couvert de lourds nuages gris qui ne s’éventraient jamais. Nulle pluie ne tombait, nul vent ne soufflait. Les nuages restaient sur place, immobiles. Comme si l’Astre du Jour ne voulait pas couvrir la vallée de son chaleureux regard.

             Les animaux étaient rares. Comme les humains, ils évitaient cette vallée maudite. Mais parfois, certains, animaux comme humains, y étaient repoussés. Et là, leur esprit n’était plus. Fous, ils fonçaient avec violence sur les arbres torturés, se grattaient jusqu’au sang, parfois jusqu’à l’os, s’arrachaient les poils ou les cheveux, les mangeaient, se mangeaient eux-mêmes, couraient volontairement vers un précipice et tant d’autres actes de folie.

            Pour les villages alentours, Wahrt était synonyme de fin. Et quand on prononçait son nom, le chagrin, l’effroi et le désespoir s’emparaient des voix. C’est pourquoi, exiler quelqu’un dans cette vallée était la pire des sentences, même la mort semblait mille fois plus douce.

            C’est pourquoi Gardan s’y trouvait. Après avoir tué – massacré serait le mot le plus juste –, par jalousie, le fils du Mestre du village de Stradborg, la justice communale le condamna à errer jusqu’à sa mort dans les sombres entrailles de Wahrt.

            Gardan était un de ces nombreux orphelins qui parcouraient les routes, victimes de la haine, des épidémies ou de la faim. Il avait survécu pendant quinze ans en se débrouillant, volant, rançonnant, ou tout simplement travaillant pour d’autres quand l’occasion se présentait. Le village l’avait accueilli à bras ouvert. Puis, fou de jalousie car celle qu’il aimait aimait le fils du Mestre, il tua violemment ce dernier, s’acharnant sur son cadavre comme rejetant toutes ces années de frustration sur sa victime. Il avait depuis longtemps remplacé la peur par la colère, le respect par l’envie, la timidité par l’ambition, la tristesse par la haine.

            Alors, quand le jury villageois annonça sa sentence, il se mit à fanfaronner :

« Je survivrai dans la vallée maudite ! Et je trouverai même pourquoi elle est devenue ainsi ! Et je trouverai la chose qui l’a transformée ! Et je la détruirai ! Alors vous me remercierez tous ! » Tous ceux qui assistaient au jugement se moquèrent de lui. Mais leurs rires étaient teintés de tristesse, car deux des leurs disparaissaient aujourd’hui du village : le fils du Mestre et Gardan.

            Ainsi, les membres de la milice communale l’accompagnèrent jusqu’à la Mâchoire Sombre, deux pics rocheux semblables à deux canines, qui était l’une des onze entrées de la vallée de Wahrt. Quiconque s’y engageait était comme aspiré par ladite vallée. Souvent, les condamnés parlaient d’une douce mélopée, d’un chant féminin incomparable qui les appelait et leurs promettait monts et merveilles.

            Gardan n’échappait pas à la règle. Il dit aux miliciens, qui n’avaient pas franchi la Mâchoire Sombre :

« Quelle voix ! L’entendez-vous ? »

« On n’entend que tes paroles, Gardan. » fit l’un des soldats, peu rassuré d’être si proche de la vallée maudite.

« Pourtant elle est bien là. Je ne délire pas. Elle pleure. Elle demande mon aide. » répondit le condamné.

« On n’entend que tes paroles. » répéta machinalement et tristement le soldat qui vit Gardan s’enfoncer dans la vallée.

            Après une centaine de mètres, Gardan n’entendit plus la voix qui l’avait charmé. La vallée était bien comme la rumeur la détaillait : sinistre, inquiétante, irréelle et irrationnelle. Mais le condamné gardait l’espoir. La voix lui avait tout expliqué.

            La vallée était autrefois l’une des plus fertiles et verdoyantes de la région. Un village s’y était même établi. Un jour, un mage vint à son tour. Il fut chaleureusement accueilli par les habitants car avoir un mage pouvait s’avérer utile. Mais il tomba fou amoureux d’une jeune fille du village. Ce que les habitants ne savaient pas, c’est qu’il était maître des plus grandes magies et spécialiste même de la Nécromancie, la magie interdite. Il attira donc celle qu’il aimait dans son palais souterrain et l’emprisonna. Les villageois, soucieux de libérer l’une des leurs, prirent les armes. Le Mage fut attaqué par surprise. Son palais commençait déjà à tomber sous les coups des assaillants. Certains de ces derniers réussirent à s’y introduire et se dirigeaient vers sa chambre, d’autres étaient certainement partis à la recherche de celle qu’il aimait.

            Il n’eut alors le temps que de lancer un seul sort, très puissant. Grâce à ses pouvoirs phénoménaux et à ses profondes connaissances nécromanciques, il se coupa les veines, utilisant son propre sang pour achever le rituel interdit. Il mourut et se transforma en liche, une créature ni vivante, ni morte, douée de conscience et conservant sa mémoire et ses pouvoirs. Sous cette forme, il condamna les villageois et toute la vallée à la folie. Quant à son aimée, il la transforma en âme-en-peine, éternellement attachée à son être cadavérique, incapable de s’échapper vers l’Autre-Monde. Enchaînée au mage mort-vivant, elle chantait sa triste histoire et son espoir d’être délivrée de l’emprise du nécromancien. C’était donc sa voix que Gardan entendit.

            Il continua son avancée. La voix lui avait dit que le palais du mage liche se trouvait au centre de la vallée. Son avancée fut difficile. Des ronces recouvraient le sol, seule plante capable de s’épanouir dans un tel environnement. Çà et là, des cadavres d’animaux gisaient : loup, sanglier, cerf, lièvre, rat, buse, rouge-gorge, libellule et tant d’autres... Nul ne pouvait savoir quelle folie les avaient conduits ici. Leurs corps se décomposaient. Aucun n’était éventré puisque nul charognard ne survivait ici. Gardan continua, ignorant ces funestes signes.

            Il erra ainsi pendant plusieurs heures. Aussi étrange que cela pût paraître, il ne ressentit ni faim, ni soif. Seule une assurance nouvelle de délivrer cette âme-en-peine le dominait. Derrière ce qui semblait être un pommier fou – les pommes prenaient la forme de pyramides dont la pointe était dirigée dans tous les sens –, il découvrit le cadavre d’un être humain. Un squelette plus précisément, revêtu d’une armure de soldat, qui commençait à rouiller. La tête était séparée du corps, encore dans son casque. A ses côtés, gisait une épée longue intacte. Nombreux furent les aventuriers avides de gloire qui croyaient pouvoir lever la malédiction de la vallée de Wahrt. Et tous avaient péri. Gardan s’empara de l’épée. Il voulut un instant s’équiper de l’armure, mais comme il n’en avait jamais porté, il estima que ce serait plus une gêne qu’un avantage face au mage liche. Alors, sans porter plus d’intérêt au squelette, il continua sa marche.

            Il arriva à la rivière, celle qui devait couler et qui le refusait. La voix apparut à nouveau, lui expliquant qu’il fallait suivre l’eau en remontant la vallée. Puis elle disparut. Plein de confiance et d’espoir, Gardan obéit.

            Soudain, un sanglier déboula sur sa droite. Les lèvres pleines d’écume, l’animal ne prit pas attention à Gardan. La pauvre bête, folle à lier, grommelant au possible, fonça sur un rocher à pleine vitesse. Il se cogna violemment contre la paroi rocheuse et s’effondra, inconscient… peut-être mort. Mais Gardan s’en moquait. Il n’avait nulle faim. Et, grâce aux Dieux, il savait qu’il n’était pas fou. Il continua à avancer, encore et toujours.

            Après deux heures de marche, le sol trembla. Gardan s’arrêta, l’épée levée, prête à frapper. Le sol se fissura et une hydre sortit dans un bruit de fracas assourdissant. Elle possédait trois têtes, toutes humaines, toutes connues de Gardan.

            L’une était celle de feu sa mère, tuée par des soldats d’un autre pays venus guerroyer, piller, violer et tuer. L’autre était celle d’un compagnon de route qu’il tua de ses mains. Ce compagnon l’avait trahi, le faisant accuser à sa place d’un viol – Gardan avait pu se soustraire aux gardes et la nuit discrètement, étrangla le traitre. La dernière, enfin était celle du fils du Mestre du village qui l’avait exilé ici.

            Toutes trois hurlèrent de douleur et de peur :

« Vas-t’en ! Cette vallée est maudite ! Vas-t’en ! Ne crois pas cette voix hypocrite ! Vas-t’en ! »

« Tu ne m’effraies pas, Mage-Liche ! Tes tours ne m’auront pas ! » répliqua Gardan avant de foncer sur le monstre et de couper d’un coup les trois têtes. Quand ces dernières se détachèrent de leur corps, l’hydre se pétrifia et s’effrita soudainement.

            Un sourire sur les lèvres, Gardan continua sa route. L’espoir le gagnait de plus en plus.

            Il marcha pendant une heure et arriva enfin devant le palais souterrain – la voix le lui confirma. L’entrée était une sorte de bâtiment en pierre, rectangulaire. Çà et là, des lézardes étaient apparues, des monticules de pierres sous des trous dans les murs s’étaient formés. Le temps avait agi et continuait son œuvre.

            Des squelettes se levèrent, armés de fourches, de faux, d’épées. Les restes des villageois de la vallée. Ils devaient être commandés par le Mage-Liche, Gardan en était certain. Heureusement pour lui, sa vie tumultueuse lui avait appris à manier l’épée. Et il ne lui fallut que quelques minutes pour abattre les squelettes ambulants.           Une fois ceci terminé, il s’engouffra dans l’entrée. A sa grande surprise, des torches brûlaient à l’intérieur du couloir. Une Liche ne voit peut-être pas dans le noir, se dit-il.

            Le couloir était long et abritait de nombreux squelettes qui se relevaient et dont Gardan n’eut aucun mal à venir à bout. Puis, il se divisa en deux : un couloir à gauche et un autre à droite. D’instinct, il prit celui de gauche et marcha rapidement. Il arriva dans une grande pièce lugubre dans laquelle flottait une atmosphère de putréfaction. Et au fond de la pièce, une ombre.

           Assis sur un trône d’os, un être se tenait immobile, impérial. Sous l’épaisse capuche d’une robe noire, deux lueurs bleutées pour seuls yeux perçaient un visage décharné, sans lèvre.

           « Tu es Gardan ! » fit l’être d’une voix lugubre. « Je le sais car je peux lire en toi ! Et tu es bien orgueilleux pour croire qu’un simple mortel comme toi peut me terrasser. »

« Es-tu le Mage-Liche ? » répliqua Gardan, nullement impressionné.

« Oui-da. Wahrt est mon nom. Comment as-tu pu garder ta raison alors que tous ceux qui mettent le pied dans ma vallée la perdent aussitôt ? »

« Je l’ignore. Et je m’en moque ! Je suis là pour libérer l’âme de la pauvresse que tu retiens ! » Wahrt se mit à rire de manière sinistre et disparut de son trône. Une demi-seconde plus tard, il se tenait derrière le présomptueux mortel. Gardan se retourna et tenta de le frapper de son épée. Mais Wahrt disparut à nouveau.

           « L’âme de Vara est à moi ! Et à moi seul ! » cria le Mage-Liche qui se tenait à présent debout, devant son trône d’os. Gardan remarqua qu’au milieu du dossier du trône, un crâne y était enchâssé. Le Mage-Liche fit quelques mouvements de ses mains décharnées et envoya un éclair. Gardan eut pour réflexe de se protéger avec son épée. Il découvrit alors que celle-ci créait un bouclier d’anti-magie, le protégeant de toute attaque. Quelle chance d’avoir trouvé cet objet ! se dit-il.

            Il fonça contre le Mage-Liche qui lui lançait tous les sorts qu’il connaissait. Puis, Gardan le décapita. Le Mage-Liche tomba sur le sol et s’évapora.

            Mais l’ennemi n’était pas mort. Il réapparut derrière lui. Gardan se retourna et fut plus rapide que Wahrt : il le tua encore une fois. Mais peut-on vraiment tuer un mort-vivant ? Gardan en douta lorsqu’un nouveau Wahrt apparut au fond de la pièce. Il fonça contre ce dernier le transperça avant de le décapiter. Mais un nouveau Mage-Liche apparut. Gardan comprit alors le subterfuge quand il remarqua que le crâne, enchâssé dans le trône, luisait à chaque fois qu’un nouveau Wahrt apparaissait. Au lieu d’attaquer le nouveau Mage-Liche, il se dirigea vers le trône et planta son épée dans le crâne.

            Ce dernier se fendit avant d’éclater. L’air fut aspiré dans un vent violent vers le trône, là où se tenait le crâne. Le Mage-Liche cria sa douleur et sa surprise en s’évaporant, ses cendres emportées par ce furieux vent. Quant à Gardan, il tint bon face à la furie des airs.

            Puis, le calme après la tempête. Gardan sortit alors de la pièce lugubre. Il arriva à l’intersection et prit le couloir qu’il n’avait pas emprunté plutôt. Il déboula dans une chambre poussiéreuse.

            Il découvrit une belle jeune femme.

            « Je suis Vara. » lui dit-elle. Gardan reconnut la voix qui l’avait appelé. Elle continua :

« Merci ! Tu nous as libérés du nécromancien ! Moi et les miens vivons à nouveau ! »

« Est-ce une nouvelle fourberie ? » fit Gardan, méfiant, il n’était pas sûr de la mort du Mage-Liche.

« Je comprends ton hésitation. » répondit Vara. « Mais c’est la vérité ! Tu as levé la malédiction ! Je le vois, je le sens ! Je ne suis plus une âme-en-peine ! Je suis à nouveau faite de chair, de sang et d’os ! Je vis à nouveau ! Et je le sens, les miens sont revenus à la vie ! Merci ! Tu as réussi ! » conclut-elle en le prenant dans ses bras.

« Tu es celui que j’attends depuis des lustres ! » Puis elle l’embrassa. Sans vouloir comprendre plus, il s’abandonna à son baiser. Puis ils décidèrent de sortir du palais souterrain.

            L’ombre qui recouvrait la vallée de Wahrt disparut. L’Astre du Jour put recouvrir cet endroit de ses chaleureux rayons. La rivière s’était enfin décidée à couler normalement, et déjà, les gazouillis d’oiseaux nouvellement arrivés retentirent. La malédiction était bel et bien levée.

            Ce qui était des squelettes était redevenu des villageois. Ceux-ci, trop heureux de se ressentir à nouveau en vie, loin de l’oppression du nécromancien, crièrent leur joie. Vara leur raconta qui était son nouveau compagnon et les villageois le félicitèrent en le faisant Héros. Certains lui proposèrent même le titre de Mestre !

            Gardan était alors heureux. Enfin ! Après toutes ces années d’errance, il connaissait la joie. Les autres qui l’avaient autrefois trahi, détesté, qui lui avaient ravi ses récompenses, étaient maintenant des amis fidèles et aimants. Gardan leva son épée et les villageois l’applaudirent, criant à tue-tête qu’il avait tué le Mage-Liche…

            Mais peut-on tuer un mort-vivant ?

            Wahrt ne le pensait pas. Assis tout près sur un rocher, il contemplait Gardan levant haut un grand bout de bois et écoutant les cris de joie que sa folie lui dictait. Bien qu’il n’eût pas de lèvre, Wahrt semblait sourire. Puis, il regarda le fantôme triste qu’une chaîne ectoplasmique maintenait à lui. Depuis longtemps, l’âme de Vara chantait et attirait les mortels dans sa vallée. Grâce à la folie qui y régnait, ceux-ci perdaient tout contact avec la réalité, et, prisonniers de leur délire, ils se laissaient mourir, nourrissant ainsi les pouvoirs du Mage-Liche, le redoutable Wahrt.

 

Publié dans Littérature, Fantasy, Kehoes

Commenter cet article