Hubris

Publié le par Robin Maillard

Bonjour à toutes et à tous !

 

Aujourd'hui, je vous retranscris ci-dessous la nouvelle Hubris, publiée le 21 juin 2012 dans le Battle's Beer Mag n°4.

Hubris fait partie de l'univers de Kehoes, univers commun à la nouvelle "La Vallée de Wahrt" et "La Bataille des deux Birgies".

J'avais déjà fait un sujet sur cette nouvelle expliquant le titre, sujet que vous pouvez retrouvez ici.

Mais là encore, je me suis rendu compte que le lien qui menait vers le Battle's Beer Mag n°4 ne fonctionne plus. De ce fait, vous retrouverez ci-dessous la version revue et corrigée.

 

Bonne lecture !

 

R.M.

 

Hubris

 

            Délo Sarvalii caressait les bords de l’énorme vase, de ce cratère déterré, que lui et ses gens avaient découvert dans l’antique ville disparue et maintenant retrouvée d’Hubris ; cette cité qui, d’après la légende, aurait été rayée de la carte par la colère des Dieux.

            « Ce sera le joyau de ma collection. » dit-il, un sourire aux lèvres.

            Malgré le tangage du navire, le cratère était bien stabilisé dans sa caisse, rembourrée à l’aide de paille et de couverture, caisse elle-même coincée entre différentes cargaisons que le vaisseau transportait.

            Il s’imaginait déjà installer cette œuvre incomparable au centre de son salon. Il imaginait déjà ses amis, ses connaissances, qui, lorsqu’il les inviterait, seraient émerveillés et impressionnés par cet artefact parfait. Le tout Selhoen parlerait à nouveau de lui, comme cinq ans plus tôt, lorsqu’il découvrit, en Hellie, une statue de la Déesse de l’Amour, Amara, une œuvre qui, par sa perfection, rendait hommage à la beauté de la Divinité.

            Parfait, le cratère l’était, assurément. Sa hauteur était de 90 centimètres, sa circonférence maximale, 60, son poids, plus de 50 kilos. En alliage de cuivre et de fer, il était peint de couleur noire et rouge. Des frises géométriques à la mode antique parcouraient ses courbes. Deux anses monumentales, qui partaient du haut du cratère pour disparaître sur ses flancs, représentaient chacune la tête de deux des Neuf Hauts Dragons : Quovad et Faenime, Dragons de l’Eau, mâle et femelle. Mais surtout, la scène représentée était une pure merveille. On voyait Meptéos, Dieu des Eaux, des Mers et des Océans, qui surgissait des eaux, armé de son trident, faisant face à la prêtresse mortelle Caedara. Cela faisait référence à l’histoire de cette dernière.

            Cette prêtresse de Meptéos, habitant la Cité de Séras, fut abandonnée par son mari qui, par orgueil, lui préféra une femme plus belle. Non contente d’avoir évincé sa rivale, l’amante de son mari fit courir les plus folles rumeurs à son propos, tant et si bien que les habitants de la ville de Séras la rejetèrent à leur tour.

            Errant sur la plage proche de la cité, folle de douleur, elle pria, supplia Meptéos de lui venir en aide. Celui-ci, touché par sa souffrance et sa peine, apparut. Il s’unit à elle et lui affirma que de cette union, naîtrait un homme fort, qui vengera sa mère de son mari et régnera sur Séras. Ce héros se nommera Phalipos, à la fois vengeur implacable et le plus sage des gouvernants.

            Délo souriait toujours. Une pure merveille, se dit-il, en regardant le dessus du cratère. Une fois encore, il avait déployé des moyens énormes pour retrouver la cité d’Hubris. Quelle ne fut pas sa joie quand il s’aperçut que cette ville, entièrement ensevelie par le désert du Heralnas, était dans un état de conservation plus que remarquable. Le sable l’avait changée en une immense dune.

            Quelle chance aussi d’être tombé sur un temple dédié à Meptéos lui-même, et d’y avoir trouvé aussi rapidement le cratère. Il était là, magnifique, sur son piédestal désensablé. Le sable l’avait protégé du temps, si bien qu’on eut pu croire qu’il y fut posé la veille.

            Au pied du cratère avait été retrouvée une plaque en ancien Hellien et sur laquelle était gravée une inscription que Délo traduisit en ces termes : En offrande à Meptéos pour avoir protégé Hubris de l’attaque de ses ennemis. Que nul ne s’en empare sans craindre le courroux du Dieu des Eaux.

            On découvrit également autour du cratère trois cadavres momifiés par le temps, vêtus de toges antiques ayant perdu de leur éclat et, surtout, percées de trous larges comme un poing.

            Sans prêter un seul instant un quelconque intérêt à la mise en garde ou aux restes humains, Délo ordonna à ce qu’on s’emparât de l’artefact. Étonnamment, il fut plus difficile de le soulever que de le transporter, comme si le cratère lui-même ne souhaitait pas quitter la ville ensablée.

            Délo voulut l’envoyer aussitôt à Selhoen. Il fit cesser les recherches. La ville ne l’intéressait plus outre mesure. L’objet à lui seul lui semblait infiniment plus important. Son expédition s’arrêta là et repartit vers le port le plus proche, la ville de Kyren, à plus de vingt kilomètres du champ de fouille.

            Là, il prit le premier navire qui partait pour Zêna, le plus grand port de commerce de l'Empire, afin de rentrer ensuite à Selhoen. Il fit mettre en caisse le cratère, en s’assurant que ce dernier fut bien protégé.

            Pendant les trois jours de navigation qui s’étaient déroulés depuis le départ, Délo était descendu sept fois déjà pour voir sa merveilleuse découverte et pour s’assurer qu’elle n’avait subi aucun dommage. Il était donc content de voir que le cratère n’était nullement cassé, ni même fissuré.

            Un dernier regard et il referma le couvercle de la caisse et la fit sceller, pour la septième fois, par deux esclaves. Puis, accompagné de deux gardes du corps musclés, il quitta la cale, pour rejoindre sa cabine. Sa fortune lui avait permis de dormir dans la plus confortable de toutes. Le voyage serait long jusqu’au port de Zêna, sans compter la semaine de route nécessaire pour rejoindre Selhoen, la capitale de l’Empire. Le confort maximum était plus que vital pour lui, lui qui était un membre de la famille des Sarvalii, lui qui représentait l'une des plus grandes fortunes de l’Empire, lui qui était habitué à un train de vie peu commun du reste des mortels, aimait-il à dire.

            Ses gardes du corps se postèrent devant la porte de sa cabine, assis sur deux chaises qui encadraient ladite porte.

            Il voulait être seul, seul avec ses rêves de gloire intellectuelle ou culturelle. Peu lui importait l’adjectif. L’essentiel était que l’on parle de lui, à nouveau, qu’on l’adule, encore, que seul son nom sorte des lèvres de l’intelligentsia de Selhoen, que l’Empereur lui-même se déplace chez lui pour voir ce cratère à la perfection unique.

            Il se changea pour aller au lit. La nuit allait étendre ses bras ténébreux sur le monde. Et il ferma les yeux, s’abandonnant à ses désirs de popularité inassouvis.

 

***

 

            Dehors, sur le pont, les marins s’affairaient, rapidement, avec force, avec nervosité aussi. Une tempête s’annonçait au loin. Impossible de l’éviter. Il faudra l’affronter.

            Les marins ne comprenaient pas. Les sacrifices à Meptéos, Dieu des Eaux, des Mers et des Océans, avaient pourtant été faits avant le départ ! Les Auspices étaient même bons ! Le prêtre n’avait détecté nul signe néfaste dans le foie du taureau sacrifié !

            Et pourtant la tempête était là, prête à s’abattre sur le bateau.

 

***

 

            Délo rêvait. Mais pas à sa gloire. Non. Il rêvait d’une ville, ancienne, à une autre époque.

            Délo, était là, parmi les habitants, vêtu à la mode actuelle, alors que ceux qui l’entouraient étaient manifestement habillés selon l’époque ancienne. D’ailleurs, il semblait que ces habitants ne le voyaient pas, ne l’entendaient pas. Alors, seul parmi ces fantômes d’un passé révolu de puis bien longtemps, il se promena dans la cité.

            La ville était grande, belle et débordante de marchandises, d’activités, de jeux et de joie. Elle possédait un port qui était vraisemblablement à l’origine de sa prospérité.

            Soudain, quelques secondes après être arrivé au port, Délo vit le ciel s’assombrir. Au loin, une impressionnante flotte de navire à l’allure agressive découpait l’horizon de leurs voiles acérées. On avait l’impression qu’une mâchoire d’un quelconque monstre ancien était sortie de la mer et qu’elle s’approchait dangereusement de la ville, prête à la dévorer.

            Alors il vit les habitants paniquer, courir vers le temple de la cité, dédié à Meptéos. Délo courut avec eux et s’arrêta devant le temple où une foule immense s’était rassemblée. Là, les habitants implorèrent le Dieu, lui promettant de nombreux sacrifices et lui offrant le plus beau cratère que le monde ait connu jusqu’alors.

            C’est à ce moment qu’un grondement sourd se fit entendre au loin, au large. Tous se retournèrent et, depuis l’esplanade du temple, virent les vaisseaux ennemis pris dans une effroyable tempête, ballotés comme de vulgaires coquilles de noix sur une mer courroucée, se fracassant les uns contre les autres, puis coulant les uns après les autres.

            Les habitants crièrent leur joie et firent, le soir même, de nombreux sacrifices. Puis, ils promirent au Dieu de lui offrir le plus beau cratère.

            Dans son rêve, Délo fut alors comme projeté en avant dans le temps.

            Toujours devant le temple, il assistait, dans une foule compacte, à une impressionnante cérémonie en l’honneur de Meptéos. Là, entre les sacrifices toujours nombreux, on apporta un cratère d’une beauté rare. Délo reconnut l’objet. C’était le cratère que lui et les siens avaient redécouvert.

            Son cratère.

            Se pouvait-il que la ville fût Hubris ? Là où l’objet avait été retrouvé ? Pourtant, les ruines de la ville se trouvaient à dix kilomètres de la Mer Océïde, en plein désert.

            Les prêtres consacrèrent le cratère devant les habitants. Puis, quand la cérémonie se termina, une grande fête se fit alors sur le port de la ville, laissant ainsi le Dieu profiter seul de l’artefact fraîchement consacré.

            Mais Délo ne partit pas vers le port. Il restait, immobilisé par une puissance inconnue, près du cratère.

            La nuit passa très rapidement, le temps s’accélérant soudain. Puis, ce dernier reprit son court normal. Délo était toujours près de l’objet qu’il chérissait.

            Trois jeunes gens, ivres, s’introduisirent dans le temple. Baccys, Dieu des Plaisirs de ce monde et de la Transgression, leur faisait chanter des chansons grivoises. Ils auraient pu en rester là, chantant et titubant autour de l’objet. Mais Baccys n’était pas de cet avis.

            Ils commencèrent à parler de la flotte ennemie que le Dieu avait détruite. Puis, ils vantèrent chacun leurs mérites guerriers. Ils affirmaient haut et fort que, même si le Dieu n’était pas intervenu, ils auraient défaits les ennemis aussi sûrement que lui. L’un d’entre eux affirma au second qu’il était un défroqué et un trouillard. Ce dernier lui répondit qu’il n’avait peur de personne, ni même des Dieux ! Alors, pour le prouver, le premier lui demanda de défier Meptéos lui-même. Toujours ivre, le second se leva et se mit à uriner sur le cratère, le souillant irrémédiablement.

            Délo leva les sourcils, car il se trouvait à côté de l’homme qui se vidait. Il était là, spectateur ignoré par les acteurs d’un temps antique.

            Alors, un tremblement de terre saisit la cité entière. Une pluie diluvienne se déversa au-dessus du cratère. Les gouttes se changèrent en pics de glace aiguisés et tuèrent sur le champ les trois jeunes gens non sans avoir hurler de douleur et de frayeur. Puis, de la mer, le Dieu apparut et maudit les habitants d’Hubris. Il décida alors que l’eau n’habiterait plus cet endroit. La mer se retira. Les vents du désert voisin soufflèrent fortement, ensablant petit à petit la ville.

            Les habitants abandonnèrent leur cité, pleurant, maudissant l’orgueil des mortels qui causèrent la perte d’Hubris. On posa toutefois une plaque sous le cratère, rappelant à quiconque que l’objet restait la propriété du Dieu et que quiconque s’en emparerait encourrait son courroux. Il fut décidé de laisser ainsi les corps des inconscients qui furent à l’origine du désastre, car ils ne méritaient pas d’être enterrés.

            Et à nouveau le temps s’accéléra, jusqu’à ce que la ville fût ensevelie, jusqu'à ce que le plus imposant bâtiment, la plus haute tour ne fût plus visible. Hubris disparut. Seul son nom et la légende d’une cité rayée de la carte par la fureur des Dieux lui survécurent.

            Délo, lui, n’avait pas bougé de place. Il avait juste été porté par le sable qui ne l’ensevelissait pas. Il restait là, paralysé par ce qu’il vécut comme une brusque disparition.

            Mais, petit à petit, il pensa que tout cela n’avait plus aucune importance. Cela s’était passé des siècles avant sa naissance. Le cratère était à lui, à présent. N’avait-il pas investi beaucoup d’argents dans cette expédition ?

            Soudain, le sable ne supporta plus son poids. Délo s’y enfonça. Il paniqua, tenta de rester en surface, agita ses bras comme pour mieux se sortir de ce tourbillon sablonneux et n’y parvint pas. Il cria, aussi fort qu’il le pouvait. Mais dans ce désert, nul homme ne se trouvait. Il sentit le goût du sable, le crissement caractéristique de ses mâchoires qui broyaient de désespoir les petits cailloux et autre grains qui l’ensevelissaient.

            Il se réveilla en sursaut.

 

***

 

            Il tomba à la renverse. Il était dans sa cabine, cette luxueuse cabine que sa fortune lui avait permis de louer. Le navire tanguait plus fortement. Il eut du mal à se relever. Au-dessus de lui, sur le pont, des cris retentissaient dans les remous d’une mer qu’il devinait déchaînée.

            Il se changea tant bien que mal, malgré le tangage. Puis, il ouvrit la porte. Ses gardes du corps n’étaient plus là. Il grimpa les escaliers. De ceux-ci ruisselait de l’eau. Le bateau était bien au cœur d’une tempête.

            Le ciel était noir. Seuls les éclairs illuminaient par moment les lieux dans un tonnerre assourdissant. De hautes vagues frappaient à bâbord, frappaient à tribord, frappaient la proue et la poupe du navire. Celui-ci semblait être le jouet des eaux, le jouet de Meptéos lui-même. Arrivé sur le pont, sa main droite s’agrippa fortement à une rampe. Sa main gauche tentait vainement de protéger ses yeux de la pluie intense qui tombait.

            Soudain, une peur panique le saisit. Non pas pour sa vie, mais pour le cratère. Il craignait pour l’intégrité de l’artefact. Il redescendit en trombe les escaliers, manqua de se rompre le cou lorsqu’il glissa des marches à cause de l’eau qui y ruisselait toujours.

            Rien de cassé. Il se releva malgré la douleur. Quelques bleus se formeraient certainement, mais qu’importe. Le cratère restait sa priorité. Il avait investi trop d’argent dans cette expédition, et la moindre fêlure de l’objet ruinerait tous ses espoirs de renommée.

            Il arriva dans la cale. Il ne prêta pas attention aux cris qui sortaient des cages des esclaves. Il n’entendit pas les suppliques de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants qui criaient au secours dans leur langue natale.

            Il tomba sur la droite. Satané tangage ! Il se releva, trouva par hasard un pied de biche et se dirigea vers la caisse où se trouvait le cratère.

            De l’eau. Partout. Au niveau de ladite caisse. La coque du navire était-elle en train de rompre ? Le bateau sombrait-il ?

            Non. La caisse semblait… transpirer ? En s’approchant il comprit. L’eau ne sortait pas du navire. Mais bien de la caisse !

            Intrigué et apeuré – le souvenir de son rêve restait vivace –, il ouvrit la caisse d’un coup vif. Le couvercle sauta avec les scellés. Nul besoin de le pousser. L’eau qui sortait le fit pour lui. Elle sortait maintenant abondamment du cratère, comme un geyser froid prêt à exploser.

            Délo lâcha le pied de biche, effrayé par ce phénomène surnaturel… Il sortit de la cale en courant, insensible aux suppliques des esclaves qui restaient toujours coincés dans leur cage. Il grimpa deux par deux les escaliers tout en faisant attention à ne pas glisser et arriva sur le pont.

            Tout était calme. Les hommes ne criaient plus. Ils gisaient tous à terre. Morts ? Inconscients ? Délo n’aurait pu le dire. Autour du bateau, la tempête faisait rage, mais le navire semblait être dans l’œil du cyclone, si cela en était un. Le ciel restait ténébreux, bien que, çà et là, des éclairs furtifs illuminaient les lieux le temps de leur passage. Puis apparut lentement une lumière verte et bleue qui sortait de… de la mer ? Il s’approcha avec prudence au bord du pont.

 

***

 

            Ses yeux s’écarquillèrent d’effroi et d’émerveillement à la fois.

            Car dans cette lumière qui émanait de la mer sortit un être d’eau, un homme grand comme cinq fois le plus haut mât du navire, armé d’un trident lui aussi en eau.

            Un tremblement fit vibrer le bateau.

            Dans un fracas assourdissant, le navire se brisa en deux sous l’action d’un geyser froid qui porta à la hauteur de l’être surnaturel le cratère. Le géant aquatique saisit délicatement l’artefact et l’absorba dans son corps aqueux.

            Inconsciemment, Délo cria :

            « Non ! C’est à moi ! » Puis, il se rendit compte de son erreur.

            L’être aquatique posa sur lui un regard plein de courroux, puis de mépris. Sa main gauche se déplaça rapidement sur Délo et, au lieu de le saisir, l’absorba alors.

            Délo se débattait. Il ne pouvait plus respirer. Il sentait l’eau investir petit à petit son corps, s’insinuant par le nez, la bouche, les oreilles, par le moindre orifice, le moindre pore.

            Alors il comprit.

            Il comprit que sa vie ne fut que grandiloquence, orgueil, futilité. Une vie passée à cultiver un amour narcissique. Il se disait défenseur des arts anciens, des œuvres oubliées du passé. Il disait qu’il les acquérait et les gardait pour mieux les conserver, pour mieux les protéger des attaques du temps.

            Mais tout cela était faux. Il avait parcouru le monde connu dans le but, non pas de rechercher et découvrir des œuvres antiques, mais pour que, une fois rentré à Selhoen, on ne parlât que de ses découvertes, de son courage de traverser les flots et les terres, de sa grande culture, de son audace et de sa générosité quand il invitait ses amis et ses connaissances pour leur montrer sa collection.

            Avait-il prêté cette incroyable collection à des archéologues pour que ceux-ci l’étudiassent, afin d’en savoir plus sur les civilisations anciennes et, donc, sur le passé des hommes ? Non.

            Avait-il lui-même étudié ses biens qu’il avait ramenés de Négiscavie, de l’Empire Elfique, du Frilimès ou du Proche-Assamès ? Non.

            Avait-il montré ces artefacts aux moins aisés pour leur en apprendre plus sur le monde ? Non.

            Il avait gardé ces œuvres pour lui seul. Il n’avait pas œuvré pour le bien de tous.  Seulement pour le sien, pour la gloire de son nom, de sa personne.

            Tous ces voyages, ces efforts, ces moyens considérables, ces esclaves et ces ouvriers morts pendant le dégagement d’une colonne, d’une statue, ou même d’une simple bague, seulement pour satisfaire son égo. N’était-ce pas là de la démesure ?

            Et quand il avait ordonné à ses hommes de se saisir du cratère, alors qu’une plaque de marbre en ancien hellien l’interdisait car c’était la propriété de Meptéos, n’était-ce pas là aussi de la démesure que de s’emparer du bien d’un Dieu ?

            Et quand il cria au Dieu lui-même que le cratère lui appartenait, n’était-ce pas là aussi de la démesure ?

            Alors, honteux, il ne se débattit plus… et accepta son destin.

 

***

 

            Le capitaine du navire se réveilla dans une eau calme et chaude, accroché à un bout de mât qui flottait là. Il comprit que son vaisseau n’était plus.

            Il appela un à un ses marins. Tous répondirent à l’appel, certains s’étaient accrochés à des planches, d’autre à des tonneaux, d’autre encore avaient réussi à récupérer quelques chaloupes de secours qui, par miracle, étaient restées intactes.

            Le capitaine appela par la suite les passagers. Tous étaient vivants : les marchands, les esclaves qui virent leur cage se briser et les hommes de Délo survécurent.

            Tout le monde avait survécu à la tempête.

 

***

 

            Même Délo…

            Mais ce dernier semblait… différent… Il divaguait, criant la haine de sa personne, la haine du monde qui l’entourait. Il pleurait aussi, beaucoup. Il pleurait la perte de son cratère. Mais surtout, il pleurait car il estimait avoir mérité ce qui lui arrivait. Il disait aussi qu’il voyait des fantômes, les gens d’Hubris, cette cité disparue dans les sables du désert.

            Il les voyait en pleine mer, des fantômes maudissant son nom et se moquant de sa malchance. Il les voyait et leur hurlaient de partir, de le laisser tranquille, qu’il avait compris ses erreurs. Mais les spectres continuaient de le harceler, selon ses paroles emplies de folie et de désespoir.

            Sa voix affolée était hésitante, son discours, décousu. Sa raison semblait avoir sombré avec le navire. Il ne cessait également de crier qu’il avait vu un géant fait d’eau et que celui-ci l’avait puni.

            Le capitaine soupira. Ce n’était pas la première fois qu’il perdait un navire. Il avait vu certains de ses marins, suite à un tel événement, perdre l’envie de vivre, l’envie de joie. Il en avait même vu qui avait perdu la raison et s’étaient enfermés dans une prison mentale aux barreaux de délire, d’angoisse et de tristesse.

            Il soupira quand il constata que Délo Sarvalii, membre d’une des familles les plus fortunées de l’Empire du Téhoris, avait connu le même sort…

Publié dans Littérature, Fantasy, Kehoes

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