Le Délice du Fomor

Publié le par Robin Maillard

Bonjour à toutes et à tous !

 

Aujourd'hui, voici une nouvelle inédite de Fantastique/Horreur et qui s'intitule "Le Délice du Fomor". Avec en prime un petit dessin de votre serviteur à la fin. ;)

 

Bonne lecture.

 

R.M.

 

 

Le Délice du Fomor

 

   La nuit régnait. Le ciel était percé d’une lune ronde et jaune. Un œil céleste et lumineux auquel répondaient les lumières citadines.

    — Vite !

    Ils couraient. 3h00 du mat’. Il était tard pour courir… ou tôt, c’est selon. Mais parfois, on ne choisit pas quand on doit courir. Et ça, en général, c’est plutôt mauvais signe.

    — Dépêche-toi ! Ils sont pas loin ! rappela Yvan.

    Kévin chuta pitoyablement sur l’asphalte, le torse dans une flaque saumâtre, mélange d’eau, d’huile de vidange et d’autres dégueulasseries urbaines. Yvan revint sur ses pas, le releva rudement. Derrière eux des voix et des bruits de pas s’intensifièrent.

    — Allez ! rugit Yvan à Kévin pour le secouer.

    Ils reprirent leur course, suivant les couloirs de béton qui serpentaient entre les immeubles de la Cité des 4000 Fleurs, un nom peu propice à cette banlieue glauque, socialement dévastée.

  — Là ! cria Kévin, pointant du doigt une porte lugubre, à peine perceptible malgré les réverbères au design années 80. Acquiesçant, Yvan se dirigea vers l’endroit indiqué. Il baissa la poignée rouillée, tira le battant, et poussa Kévin dans la pièce noire. Il referma avec précaution.

    — Allez ! Allez ! Allez ! hurla une voix étouffée par la porte.

    Des bruits de pas, rapides, vifs, indiquèrent que leurs poursuivants s’éloignaient, inconscients de leur présence.

   Une fois le calme revenu, Yvan sortit son smartphone, tout neuf, le dernier. Un petit bijou high-tech qui lui avait coûté bonbon. Il fit fonctionner la lampe qui servait de flash pour les photos. Et ils purent découvrir la pièce qui leur servait de refuge.

   Le sol était en béton, comme les murs d’ailleurs. Une sorte de cagibi, certainement l’ancien local utilisé par le concierge d’un des immeubles, reconverti en pièce à shoot à en juger par les seringues et les lanières de cuir qui gisaient dans un coin.

    Il posa son smartphone sur le sol, de manière à éclairer l’endroit au maximum.

    Kévin lâcha :

    — Putain ! Mon sweat est niqué ! Un sweat à 50 neuneus ! Putain, mec ! Il pue la merde ! Fait chier !

    — C’est pas comme si tu l’avais payé… répliqua Yvan.

    Kévin lui répondit par un doigt d’honneur. Yvan reprit :

    — Mais c’est qui, ces types ?! Ils nous veulent quoi, bordel ?!

    Kévin ne répondit pas. Il semblait plus atterré par l’état de son sweat rouge estampillé d’un R couronné que par leurs poursuivants.

    — Et qu’est-ce qu’on branle ici ? continuait Yvan. Hé ! Tu peux me le dire ?! Je me rappelle m’être couché dans ma piaule, et là ! Bam ! Je me réveille en pleine rue, habillé, debout ! Il fait nuit et y’a toi qui me dis de courir en me montrant ces mecs qui nous coursent ! C’est quoi ce bordel ?!

    — Ben, tu t’rappelles pas ? s’étonna Kévin. On est venu voir ma cousine !

    Yvan le regarda, les sourcils froncés.

    — Depuis quand t’as une zinecou, toi ?

    — Euh… depuis qu’elle est née, y’a vingt ans, je crois… Putain, mec ! t’as pris d’la drogue du violeur ou quoi ? Tu te rappelles de que dalle ?!

    — Non, crétin ! Je te le demanderais pas sinon !

   Yvan s’assit contre un mur. Kévin soupira une dernière fois en regardant la grande tache noirâtre qui recouvrait son sweat. Puis, il expliqua :

    — Bon. Ecoute. T’es parti te coucher hier soir dans ta chambre, vers 11h.

    — Ça, je m’en rappelle, acquiesça Yvan.

   — Moi, j’ai squatté le Net une ’tite demi-heure, histoire de chauffer une meuf via messagerie. Là, y’a ma cousine qui m’envoie un texto pour savoir si on est chaud pour une petite fiesta. Alors j’te réveille, tu tires la tronche. Je t’explique, puis tu dis que ça te branche bien et donc, on y va.

    — Ok. Ensuite ? demanda Yvan.

   — Ben, on rentre chez ma cousine – au passage, elle s’appelle Lola si t’as zappé, c’que j’aurais du mal à comprendre vu comme tu la matais ; si tu veux, j’peux t’arranger le coup !

    — Kév’ ! le rappela Yvan. Quand il était parti dans ses monologues, Kévin pouvait facilement tenir une heure.

   — Ok ! J’continue, acquiesça Kévin. Il était un peu plus de minuit, j’crois. Ça s’passe tranquille, je tente de pécho une des cops de ma ’zine. Et là, chais pas pourquoi, tu te tapes une embrouille avec un type, une baraque ! Chauve, avec un bouc. Chais pas son nom. Du coup, j’laisse mon plan-cul, j’rapplique et là, j’te dis : On s’casse ! Et c’est pour ça qu’on s’fait courser !

    — Putain, mais je me rappelle de que dalle ! soupira Yvan.

    Il passa sa main droite devant ses yeux, soulignant ainsi sa fatigue et son inquiétude. C’était la troisième fois qu’il était victime de ce genre d’amnésie. Il craignait de plus en plus d’être atteint d’une saloperie de maladie, genre cancer. A cette pensée, sa main gauche se mit à trembler. Alors, au lieu de spéculer sur son état de santé, il se concentra sur l’instant présent :

    — Tu sais pourquoi y’a eu embrouille avec ces types ?

    — Pas du tout, mec ! soupira Kévin. Je pensais que tu me le dirais… C’est chelou que tu te rappelles de rien !

    Yvan acquiesça. Oui, c’était chelou… Possible qu’il eût une saloperie dans le cerveau…

   Kévin regardait fixement l’une des seringues qui gisaient par terre. Yvan savait à quoi il pensait. Il se serait bien pris un petit quelque chose, un petit rail, histoire de reprendre des forces. Mais la cam était dans leur appart’.

    Il se releva et prit son smartphone avant d’en éteindre la lampe.

    — Allez, Kév’. On s’rentre… Ils doivent plus être là…

    — Ok. Mais une fois rentré, promets-moi qu’on se perche fissa !

    — No souçaï !

   Yvan ouvrit doucement la porte, jetant quelques coups d’œil au préalable. Personne. Il fit signe à Kévin de le suivre, cherchant à sortir de la Cité des 4000 Fleurs. Yvan regarda un instant le ciel. Il vit la lune, ronde et jaune, et cela le dérangea. Il ne sut pourquoi, mais il avait l’impression que cet œil céleste lui renvoyait un regard accusateur. Il baissa la tête et avança.

    Lui et Kévin marchaient d’un pas rapide et inquiet sur un trottoir qui longeait sur leur gauche une bande de gazon mal entretenu. Mais ces territoires de verdure étaient bien maigres, face aux montagnes de béton qui les surplombaient, écrasant les deux jeunes hommes de toute leur masse grisâtre. Une sensation d’oppression émanait des immeubles qu’ils longeaient et de la Cité des 4000 Fleurs qu’ils traversaient. A chaque carrefour, Yvan ne cessait de tourner la tête d’un côté ou d’un autre, afin de s’assurer que nul ne les cherchât.

    Aussi fut-il surpris d’entendre :

    — Toi !

    Un homme d’une trentaine d’années, barbu, aux cheveux courts et sombres, se tenait devant lui comme surgi de nulle part.

    — Tu vas payer, sale fils de pute ! répéta-t-il.

    — Je… Ecoute, je sais pas de quoi tu parles, mec… J’sais même pas qui tu es ! se défendit Yvan en vain.

    — Te fous pas d’ma gueule ! Tu vas payer, t’entends ?! insista le barbu, les yeux rougis par la colère et les larmes.

    Yvan se rendit compte que le visage de cet homme était… lacéré ? Des plaies fraîches, le sang à peine coagulé. Ses habits – un ensemble survêt’ Adidas – étaient d’un blanc douteux, des auréoles d’un rouge délavé les tachaient ici et là.

    — Kév’, tu sais de quoi il parle ? demanda Yvan en se retournant vers son comparse.

    Mais il n’eut pas l’occasion d’entendre la réponse de ce dernier. Le barbu se jeta sur lui en hurlant, un schlass dans la main droite.

    Yvan eut juste le temps de retenir les mains de son adversaire, mais la force de ce dernier les firent chuter sur le trottoir, le barbu sur lui. Ils se débattirent, l’un cherchant à enfoncer sa lame, l’autre à la repousser. Yvan vit distinctement les plaies dont souffrait le visage de son agresseur et surtout, dans ses yeux, une haine viscérale et un profond désespoir.

    Yvan appela Kévin à l’aide, mais celui-ci ne répondait pas. Pendant la lutte, son smartphone fut éjecté et s’alluma en tombant aux pieds de son comparse.

    Merde ! pensa Yvan. J’espère qu’il est pas pété, vu le prix qu’il vaut !

   Son bijou high-tech éclairait le visage de Kévin de manière effrayante. Yvan crut y voir un sourire… troublant, presque sadique.

    Mais une légère piqûre le rappela à sa lutte. Il repoussa vivement la lame qui avait percé son sweat, parvint à mettre un coup de tête dans le nez du barbu qui cria de douleur, le nez se brisant et libérant du sang.

    Yvan en profita. Il mit son assaillant sur le dos et s’assit sur lui, à califourchon. Bien qu’ayant le nez cassé, son ennemi cherchait à planter son couteau. Soudain, sa main gauche parvint à agripper le cou d’Yvan et à le serrer

   Instinctivement, Yvan appuya son menton sur cette main qui contractait sa gorge comme des tentacules. Il luttait, concentrant ses forces dans les muscles de son cou et ceux de sa main pour repousser le couteau.

    Soudain, le métal déchira la chair. Un hurlement terrible glaça les bruits nocturnes de la Cité des 4000 Fleurs. Des mains se desserrèrent, l’une abandonnant le cou, l’autre le couteau.

    Yvan haletait de peur, tremblait d’avoir puisé tant de forces en lui, pleurait pour ce qu’il venait de faire.

    Le survet’ Adidas se teintait de rouge, transpirant de sang noirci par l’obscurité. Le schlass était planté dans l’abdomen du barbu. De sa bouche sortaient des bulles de sang. De ses yeux, un voile de peur et d’incompréhension, dernière étincelle d’une vie qui s’évanouit en quelques instants.

   Yvan se releva, hoqueta de dégoût. La peur et l’incompréhension le saisirent à son tour, engendrant une insupportable nausée.

    — Putain… Qu’est-ce que j’ai fait ? Merde ! Qu’est-ce que j’ai fait ?!

    Il plaça ses mains sur son front, les sourcils relevés, le regard paniqué et halluciné. Il se mit à bouger, à tourner autour du cadavre, ne sachant que penser, que faire.

   Kévin ne dit rien. Ses lèvres étaient tirées d’une manière indéchiffrable. Il fixait le cadavre, comme hypnotisé par cet instant morbide. Et la lumière du smartphone n’arrangeait en rien le visage du jeune homme.

    — Putain, Kév’ ! hurla Yvan d’une voix troublée. Pourquoi t’as rien fait ?! Pourquoi ?! Pourquoi t’es pas intervenu ?!

   — Je… Je sais pas… consentit à répondre son comparse, regardant toujours de manière étrange le corps qui gisait à moitié sur le gazon, à moitié sur le macadam du trottoir.

    — Bouge pas ! intervint soudain une nouvelle voix.

    Tremblant comme une feuille, Yvan se retourna. Qui encore ? hurla-t-il intérieurement.

  Leurs poursuivants. Ils pointaient tous des flingues en leur direction. Yvan avança inconsciemment.

    — Bouge pas, j’te dis ! répéta un chauve à forte carrure, portant un bouc épais et brun. Celui avec lequel il y avait eu embrouille, selon Kévin ? Le chauve reprit :

    — Voilà, mon gars… Maintenant, éloigne-toi du cadavre. Doucement… Là ! C’est bien.

    — Je… Qu’est-c’qu’i’ se passe, putain… ? gémit Yvan qui pleurait.

  — Il se passe que j’t’arrête, mon gars. Pour les meurtres de Rachida Vanriest, Élise Benramdane, Lola Agnesi et du pauv’type qu’est parterre.

    — Quoi ?... déglutit Yvan.

    Ces noms lui disaient vaguement quelque chose…

    — Lo… Lola ? C’est… ta cousine, Kév’ ? lâcha-t-il à son comparse en se retournant. Kévin n’était plus là.

    — A qui tu parles ? répondit le chauve, un sourcil levé d’incompréhension.

  C’est seulement à ce moment qu’Yvan reconnut les uniformes de la police que leurs poursuivants portaient. Le chauve fit un signe de la tête à ses collègues pour aller l’arrêter.

    — C’est quoi ce délire ?… paniqua Yvan.

    Alors, le temps se suspendit. Le spectre lumineux se réduisit soudain au gris et au noir. Les policiers ralentirent leurs mouvements jusqu'à s’immobiliser. On aurait dit des statues de cire mais avec cette âme au fond des yeux qu’elles ne possédaient nullement.

    Hormis pour ce qui était de sa tête et de son cou, Yvan était lui aussi immobilisé. Les policiers, les insectes volants autour des réverbères design 80, les nuages passant devant la lune et son putain de regard accusateur, tout était figé. Les bruits de la ville s’étaient tus.

   — Mais c’est quoi ce délire ?! hurla Yvan, effrayé par ce qu’il se passait. Personne ne répondit.

    Puis, des pas résonnèrent, lents, lourds, très lourds. Trop lourds pour être ceux d'un être humain. Et c'est pourtant un être humain qui apparut sur sa gauche. Kévin.

    Le visage de Kévin s'illuminait d'un sourire éclatant. Il ne semblait plus inquiété par l’état de son sweat tâché et encore moins par le cadavre, les flics et cette immobilité qui les frappaient tous… tous sauf lui.

    — Ah… Quel doux moment, n’est-ce pas ? déclara-t-il d’une voix enjouée.

    — Putain, mec ! Mais c’est quoi ce bordel ?

    — Hmmm, j’aime cet instant où tout prend sens, où les ombres se dissipent, où la vérité froide et pointue comme un pal transperce le cœur et l’esprit.

    — Mais de quoi tu parles, Kév’ ?!

    — Kév’, répéta ce dernier en riant. Kévin… Dis-moi, depuis quand me connais-tu ?

    Yvan cligna des yeux, ne comprenant plus rien.

    — Depuis toujours ! Mais c’est quoi ce putain de délire ?!

   — Oh, il n’y a point de délire, mon cher, répondit Kévin dans un phrasé qu’Yvan ne lui connaissait pas. Et non, désolé de te décevoir, mais tu ne me connais que depuis six mois.

    — Quoi ?!

    — Ne fait donc pas le surpris, sourit Kévin.

    Sa voix était étrangement langoureuse. Il reprit :

    — As-tu quelque souvenir de moi avant ces six derniers mois ?

    — Je… Je… non… avoua Yvan.

    Kévin s’approcha de son visage, sourit et acquiesça très lentement, prenant un malin plaisir au trouble qui envahissait son ami.

    — Mais arrête, mec ! Aide-moi au lieu de faire le con ! rugit Yvan, cherchant à faire bouger son corps, à s’enfuir, loin des flics, loin du cadavre, loin de la Cité des 4000 Fleurs.

    Mec ? répéta Kévin pour toute réponse. Je ne suis pas un mec, mon cher. En fait, je ne suis même pas humain…

    — Quoi ?

    Kévin recula, toujours ce sourire dérangeant aux lèvres. Il se mit à danser avec grâce, autour du cadavre d’abord, puis entre les représentants des forces de l’ordre. Yvan restait bouche bée devant l’attitude irrationnelle de son comparse.

    Soudain, Kévin tourna sur lui-même, telle une toupie. D’abord lentement. Puis vite, très vite. Si vite qu’il se transforma en un tourbillon gris et noir qui se recouvrit d’un nuage de poussière.

    — Mais qu’est-ce qu’i’s’passe, putain ? geignit Yvan d’une voix faible. Qu’est-ce qu’i’s’passe ?

    Le nuage se dissipa.

    Et Yvan hurla d’effroi en voyant l’être qui en émergea.

    Une créature horrible, sortie du cauchemar d’un esprit malade, se tenait entre lui et les flics.

   Haute de trois mètres, sa finesse accentuait l’impression de grandeur qu’elle donnait. Alors que tout autour était gris et noir, le monstre ne semblait pas atteint par ce phénomène. Sa peau rose était craquelée, comme extrêmement sèche, et paradoxalement, elle dégoulinait d’un liquide transparent et visqueux.

    Le front de son crâne conique, duquel émergeaient quelques touffes de poils gris, était percé d’un œil verdâtre fendu d’une pupille horizontale, ses commissures suintant deux ruisseaux de sang épais. Deux trous de la taille d’une noix perforaient ses pommettes, une sorte de tissu translucide vibrait dans chacun sous les coups d’une respiration saccadée. Entre ces étranges narines, une bouche verticale s’ouvrait sur des dents carrées, jaunes et pourries.

    Quatre bras décharnés se terminaient par quatre griffes noires et deux jambes filiformes par des palmes recouvertes de grosseurs rondes et écœurantes. Une queue anarchiquement bosselée fouettait l’air fétide qui environnait le monstre.

    Un monstre, oui. Digne des pires films d’horreur qu’Yvan, fan du genre, avait pourtant vus un nombre incalculable de fois.

    Quand il cessa son hurlement, le jeune homme trouva le courage de dire :

    — Putain, mais t’es quoi ?! Un démon ?!

    — Un démon ?... Hmmm… réfléchit la créature en regardant l’une de ses quatre mains. Je suis un Fomor, c’est le nom de mon espèce. Mais suivant tes croyances, je peux éventuellement m’approcher de ce que tu appelles un démon. Et encore...

   Une peur pernicieuse prit possession du cœur d’Yvan. Une terreur inconnue jusqu’alors le forçait à regarder le monstre devant lui.

    Toujours immobilisé en-dessous du cou, ses dents se mirent à claquer. Toutefois, il parvint à prononcer :

    — J-j-j-je s-s-s-suis f-f-f-fou ?

   — Oh non ! Et c’est ça qui est magnifique ! exultat le monstre. Tu es sain d’esprit, enfin, pour l’instant. Et tu m’as bien servi. Vois-tu, nous autres Fomori, nous nous nourrissons de votre souffrance à vous, mortels, qu’elle soit physique ou mentale. Et grâce à toi, j’ai pris de succulents déjeuners.

    — O-o-o-où es K-k-k-kév-v-vin ?

   — Il n’y a jamais eu de Kévin… Tu ne t’es jamais demandé pourquoi, alors que Kévin était censé vivre avec toi, il n’a jamais eu besoin de sa propre chambre ? Le fait qu’il vivait toujours dans ton salon ne t’a jamais étonné ? Tu ne t’es jamais dit que ces amnésies passagères étaient peut-être anormales ?

    » La vérité est que je ne suis pas dans ton monde. Je suis dans ton esprit… et en même temps ailleurs… te manipulant à ma convenance.

    Yvan avait l’impression que le sol s’effondrait sous lui… ou que le ciel et cette putain de lune qui le fixait s’effondraient… enfin, que le monde dans lequel il vivait périclitait, consumé dans un incendie de désespoir, de tristesse et de culpabilité. Car sa mémoire lui revint comme un coup de pied dans la face, aurait dit Kévin… enfin, la créature quand elle était Kévin…

    Il vit les trois meurtres qu’il commit : celui de Rachida Vanriest, celui de Élise Benramdane, celui de Lola Agnesi – qui n’était en rien la cousine de Kév’. Il revit comment il les avait rencontrées au hasard, pendant l’une des trois nuits d’amnésie qu’il vécut. Il les avait suivies, avait forcé leurs portes, les avait séquestrées, torturées… A la fin de son abject rituel, il ne restait d’elles que des cadavres pendus par les pieds, écorchés – tête exceptée –, sanguinolents, lacérés, percés de part en part, les viscères tombant devant leur visage supplicié…

    Lola résonnait plus encore en lui, car c’était son dernier meurtre. Car il datait de cette nuit. Et parce que le barbu qui avait tenté de le planter avec un couteau était le petit ami de sa victime. C’était avec ce même schlass qu’Yvan avait torturé Lola et lacéré le visage du barbu. Celui-là, il l’avait ligoté à une chaise, le forçant à regarder le supplice de Lola et l’avait abandonné à la douleur une fois ses atrocités terminées.

    Ses mâchoires ne claquaient plus. Maintenant, Yvan pleurait de douleur, de désespoir et de honte…

   — Oui ! tonna la bouche verticale du Fomor d’un ton jouissif, son œil frontal vibrant d’excitation. Le voilà ! Le dessert concluant mon festin ! La douleur de la culpabilité ! Une véritable douceur à mon palais, plus délicieuse que toute autre, car c’est un châtiment auto-infligé !

    Ses quatre bras s’étirèrent comme une mante religieuse prête à se repaître de sa proie.

    — Je les ai tués… Tous ! se reprocha Yvan.

   Sa tête se baissa et le jeune homme vit que c’était lui qui portait un sweat rouge, estampillé d’un R couronné, sali d’une tache noirâtre puant la merde.

    — Oui, tu les as tous tués ! jouit de plus belle le Fomor.

    — Je suis un putain de taré…

    — Non ! rugit le monstre avant de partir dans un rire féroce.

    Il se retourna et fit face aux policiers, toujours immobiles. Yvan vit alors qu’à l’arrière de son crâne perçait un second œil qui le fixait de sa pupille horizontale. Le Fomor reprit :

    — Non ! Tu n’es pas fou ! Et c’est cela qui est délicieux ! Car il n’y aura que nous qui le saurons. Eux ! Ces policiers, justiciers – dit-il d’un ton ironique – combattant les maux que vous autres, mortels, vous vous infligez, croiront que tu es une erreur de la nature ! Une horreur de la société ! Qui n’a rien d’humain ! Bref, un véritable monstre ! finit-il avec, une fois encore, une pointe d’ironie avant de repartir dans un nouveau rire.

     Yvan pleurait toujours. Le Fomor lui fit face et le pointa d’une de ses griffes noires.

    — Et toi, tu clameras que tu ne l’es pas ! Que tu étais contrôlé par un démon – le terme de Fomor serait plus juste, mais je doute que toi et les tiens sachiez ce que nous sommes. Et eux, ces membres des forces de l’ordre, ne te croiront jamais ! Alors, tu continueras à en souffrir jusqu’à la fin de tes jours… pour mon plus grand plaisir…

    La gorge du Fomor retentit d’un rire glacial et dérangeant. Elle se déformait, des grosseurs à l’aspect écœurant roulant sous la peau.

    — Non… Je t’en prie… supplia alors Yvan. Les laisse pas m’arrêter ! Pitié !

   — Pitié ? Pourquoi aurais-je pitié de toi ? ricana le Fomor. As-tu pitié de la vache que tu dévores quand tu manges un steak ? De l’arbre abattu pour construire ta table basse où tu te prends des rails à longueur de journée ? As-tu pitié des enfants surexploités pour fabriquer ton sweat ? As-tu pitié des esclaves qui creusent les mines pour en extraire les terres rares nécessaires à la fabrication de ton smartphone ? Qui polluera ton monde quand il sera hors d’usage dans quelques mois, avant de t’en racheter un autre ? As-tu pitié de tout cela, toutes ces choses qui te permettent de vivre dans ton petit confort au détriment des autres ?

    Yvan continuait de sangloter, mais ne répondit pas. Le Fomor continua :

    — Non, n’est-ce pas ? Et pourquoi ? Parce que cela te nourris. Parce que cela t’aide, non pas à vivre, mais à te sentir mieux. Parce que cela te procure du plaisir, un plaisir fabriqué et ordonné par le monde dans lequel tu vis. D’ailleurs, prends bien conscience que tu n’as jamais cherché à changer cette situation, ni même à la remettre en question une seule fois…

    Yvan gémit, ses yeux ne tarissaient pas de larmes.

   — Je suis comme toi, poursuivit le Fomor. Je fais cela pour me nourrir. Et te voir souffrir le restant de ta vie, me permettra de me sentir mieux, me fera extrêmement plaisir. Alors je ne vois pas pourquoi je devrais avoir pitié de toi…

    Le Fomor fit un geste de sa première main droite.

    Le temps reprit soudain sa course. Le spectre lumineux retrouva ses teintes nocturnes.

    Le Fomor se déplaça lentement, sans que nul autre qu’Yvan ne l’aperçût. Il se poussa pour ne plus rester entre le jeune homme et le policier chauve.

    Ce dernier se demanda pourquoi il n’avait pas remarqué, un instant plus tôt, que le meurtrier devant lui pleurait. Puis il l’oublia, trop heureux d’avoir pu ferrer l’Ecorcheur, ce qui aura une répercussion plus que positive pour sa carrière.

   A cet instant, le flic n’eut aucune pensée pour les victimes du tueur, pour les familles endeuillées. Non, il n’en ressentit aucune pitié. Seule lui importait son avancement en tant que flic. Peut-être gravirait-il la hiérarchie ? Peut-être aurait-il une meilleure paye qui lui permettrait de satisfaire les besoins de sa famille qui lui exigeait si souvent de posséder plus d’objets, de machines, toutes ces choses que le confort moderne lui ordonnait d’avoir ?

    Le chauve regarda, satisfait, les quatre policiers qui se ruèrent sur Yvan et le jetèrent sans ménagement, ventre à terre, la joue contre l’asphalte de la route, son torse – et donc son sweat rouge – dans une flaque saumâtre, décantation de quelque dégueulasserie urbaine.

     Pleurant toujours, les yeux rougis d’Yvan fixèrent un temps le cadavre du barbu… Ali… C’était son nom. Il s’en rappelait à présent.

    Puis, son regard se déplaça vers son smartphone, la lampe toujours allumée. Mais cette fois, ce n’était pas Kévin qui se tenait derrière son bijou high-tech. C’était le Fomor, que les flics ne voyaient toujours pas.

    L’horrible monstre, de son œil frontal, fendu d’une pupille noire horizontale, fixait Yvan avec délice. L’œil semblait être l’écho de cette lune ronde et jaune qui perçait le ciel, cet astre nocturne qui posait toujours sur l’Ecorcheur son regard accusateur.

 

Le Délice du Fomor

Publié dans Littérature, Fantastique

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